L’actualité financière africaine devrait fortement nous interpeller. En Côte d’Ivoire, l’effervescence autour de la BRVM s’accompagne d’initiatives destinées à mieux orienter l’épargne, notamment celle de la diaspora, vers l’investissement productif. Au Nigeria, une étape hautement symbolique vient d’être franchie avec l’ouverture au grand public du capital de la raffinerie Dangote : dix actions peuvent être acquises à partir de 5 250 nairas, au moyen d’un parcours entièrement digitalisé. Au-delà de ces opérations, une vision se dessine : permettre aux citoyens de ne plus demeurer de simples consommateurs de la richesse créée par les grandes entreprises nationales, mais d’en devenir aussi des copropriétaires.

Au même moment, le Sénégal vient de lancer son deuxième appel public à l’épargne de l’année 2026, pour un montant de 200 milliards de FCFA. Cette opération offre l’occasion de nous poser une question essentielle : combien de Sénégalais savent réellement qu’ils peuvent souscrire à des titres publics ou acquérir des actions à la BRVM ? Combien peuvent le faire depuis leur téléphone avec la même simplicité qu’un transfert d’argent ? Combien comprennent la différence entre une action, une obligation, un bon du Trésor, un dividende et un coupon ? Un marché peut être juridiquement ouvert tout en demeurant socialement inaccessible.

Au Sénégal, la culture financière et boursière reste insuffisamment enracinée. L’achat d’actions demeure encore perçu comme une opération réservée à quelques initiés, alors qu’il devrait pouvoir constituer, dans un cadre transparent et sécurisé, un véritable instrument populaire de constitution de patrimoine.

Cette situation n’est pas anodine. Elle prive les citoyens d’opportunités d’investissement, les entreprises de capitaux à long terme et l’État d’une base plus large d’investisseurs nationaux. Le même constat s’impose concernant les bons et obligations du Trésor.

Soyons précis : le droit d’accès existe déjà. Un particulier peut investir dans les titres publics en ouvrant un compte-titres auprès d’une banque ou d’une Société de gestion et d’intermédiation agréée. Mais, dans la pratique, le parcours demeure fragmenté, technique, insuffisamment connu et peu adapté aux habitudes du petit épargnant.

Il faut suivre un calendrier d’émissions, consulter un avis d’appel d’offres, transmettre des instructions à un intermédiaire et attendre les résultats de l’adjudication. Par ailleurs, le nominal d’un Bon assimilable du Trésor s’élève généralement à un million de FCFA, quand celui d’une Obligation assimilable du Trésor peut être de 10 000 FCFA. La digitalisation, à elle seule, ne suffira donc pas : il faut également penser des produits réellement accessibles aux ménages.

Pourquoi ne pas mettre en place un guichet numérique national de l’épargne et de l’investissement, accessible par application, site internet et USSD ?

Cette plateforme ne se substituerait ni aux banques, ni aux SGI, ni aux autres intermédiaires agréés. Elle constituerait une porte d’entrée unique permettant au citoyen :

- de consulter les émissions en cours ; - de comprendre les rendements, les risques, les frais et les échéances ; - d’ouvrir ou de rattacher un compte-titres à distance ; - de transmettre un ordre de souscription sécurisé ; - de suivre l’attribution de ses titres, ses coupons et ses remboursements ; - d’accéder à des supports pédagogiques simples, notamment en français et dans nos langues nationales.

Pour les capacités d’épargne les plus modestes, des organismes de placement collectif réglementés pourraient mutualiser des versements de quelques milliers de francs et les orienter vers des titres publics ou d’autres instruments autorisés.

Une telle réforme permettrait d’élargir la base des souscripteurs, de mobiliser davantage l’épargne intérieure et celle de la diaspora, de diversifier les sources de financement de l’État et de rapprocher concrètement le Trésor public des citoyens.

Toutefois, la mobilisation de l’épargne populaire ne doit jamais être présentée comme une ressource gratuite. Une obligation demeure une dette. Toute émission doit rester compatible avec la soutenabilité de l’endettement public et s’accompagner d’une information transparente sur l’utilisation des ressources mobilisées.

Un autre levier stratégique demeure insuffisamment exploité : le Compte national d’épargne de PosteFinances. Grâce à son maillage territorial et à sa proximité historique avec les populations, La Poste pourrait devenir le bras de proximité d’une véritable politique nationale d’épargne populaire. Le CNE ne devrait plus être considéré comme un simple carnet que l’on ouvre puis que l’on oublie, mais comme un véritable passeport financier.

Application mobile, accès USSD, consultation par SMS, versements automatiques, micro-épargne, projets d’études, logement, retraite ou fonds d’urgence : les possibilités sont considérables. Dans le respect de la réglementation et en partenariat avec des intermédiaires agréés, PosteFinances pourrait également servir de réseau d’information, d’identification et d’accompagnement vers des produits d’épargne et d’investissement encadrés.

Cette modernisation suppose néanmoins des préalables non négociables : fiabilité des comptes, gouvernance rigoureuse, disponibilité des avoirs, sécurité informatique, transparence tarifaire et protection effective des épargnants. La confiance populaire ne se décrète pas ; elle se mérite et se garantit. Enfin, aucune digitalisation ne remplacera l’éducation financière. Celle-ci doit devenir une véritable politique publique : dans les écoles, les universités, les administrations, les entreprises, les bureaux de poste et auprès de la diaspora.

Démocratiser la finance ne signifie pas pousser les ménages vers la spéculation. Cela signifie leur donner le droit de comprendre, de comparer, de choisir et d’investir en connaissance de cause. La technologie existe déjà. La plateforme régionale DIGIAPE permet notamment la digitalisation des appels publics à l’épargne. L’enjeu n’est donc plus d’inventer la digitalisation, mais de la rendre effectivement accessible au Sénégal, jusque dans le téléphone du petit épargnant.

Dans un pays où l’État recherche des financements et où les citoyens recherchent des placements transparents et productifs, continuer à laisser ces deux besoins s’ignorer constitue un véritable paradoxe économique.

La souveraineté économique commence aussi lorsque l’épargne nationale participe, librement, intelligemment et en toute sécurité, au financement des priorités nationales. Notre ambition doit être claire : faire du Sénégalais qui le souhaite non plus un simple spectateur de l’économie, mais un épargnant informé, un investisseur protégé et un véritable acteur de la construction nationale.